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Plaques bilingues à Mulhouse, l’aventure continue.

Mulhouse : les habitants du quartier Cité-Briand se mobilisent pour la mise en place de plaques de rues bilingues dans leur quartier. Enjeux et polémiques

Nous l’avions évoqué dans notre précédent numéro (« Vivre l’Alsace » n° 10 d’avril 2007), un programme de mise en place de plaques bilingues dans 12 rues de ce quartier périphérique du centre ville de Mulhouse, très populaire et somme toute… très cosmopolite, a été engagé le 17 mars dernier, par l’inauguration de 4 nouvelles plaques bilingues, dans le prolongement des 57 rues de Mulhouse (essentiellement dans la vielle ville) d’ores et déjà dotées d’une signalétique bilingue. Des festivités, sous le double patronage d’Evelyne Schmitt-Troxler, Maire-Adjointe à la langue et à la culture régionale et de Pierre Freyburger, Président du Conseil de quartier Cité-Briand, ont marqué l’événement. Des élus de la Ville, des représentants d’associations et de nombreux habitants du quartier, dont plusieurs conseillers de quartier, s’étaient mobilisés pour la circonstance, au cours d’une cérémonie festive qui compta une cinquantaine de participants. Des associations de promotion du bilinguisme (Eltern 68 et Culture et Bilinguisme) tinrent des stands à cette occasion, leur permettant de dialoguer avec les élus et la population.

Une démarche participative exemplaire et consensuelle

La mise en place de ces plaques bilingues procède d’un engagement exemplaire du Conseil de quartier qui fut à l’initiative de ce projet soutenu et porté ensuite par les élus concernés, et notamment les maires-adjoints Pierre Freyburger et Evelyne Schmitt-Troxler. En effet, c’est le conseil de quartier , composé d’habitants bénévoles, qui a initié et instruit lui-même le dossier, sélectionné les rues les mieux à même de porter une appellation bilingue, discuté les dénominations dialectales, et tout ceci dans un esprit ludique, empreint d’un véritable enthousiasme et dont les décisions firent l’objet d’un consensus. Ce consensus fut d’autant plus remarquable , qu’à l’instar de ce quartier très cosmopolite, le Conseil de quartier s’avère lui-même … très minoritairement composé « d’Alsaciens de souche ». Or les « nouveaux Alsaciens », pour utiliser une formule générique s’appliquant aux habitants non-natifs ou non originaires d’Alsace, ne furent pas les moins enthousiastes, affichant parfois un réel plaisir, notamment lors de la réunion portant sur le choix des dénominations dialectales, à découvrir et à s’évertuer à bien prononcer (certes avec une sympathique pointe d’accent) les noms en alsacien. « Va falloir que je m’y mette sérieusement » déclara par exemple notamment à cette occasion un conseiller municipal originaire d’outre-Vosges. Une preuve, s’il était nécessaire, que les plaques bilingues peuvent agir comme stimulant à l’apprentissage de l’alsacien ? Ben oui, nous y reviendrons.

De réticences en polémiques

Or, l’affaire n’allait pas de soi. Du coté de la municipalité socialiste, d’aucuns considéraient un tantinet incongru le principe même de diffuser des plaques bilingues hors du strict périmètre de la vielle ville. Or, circonscrire cette signalétique bilingue à la « Vielle ville » équivaut à cantonner le dialecte et par voie de conséquence le bilinguisme dans une connotation passéiste, historique, voire folklorique, dont il faut pourtant absolument s’émanciper si l’on souhaite lui conférer une réelle dimension d’avenir. Il est à cet égard fondamental que la signalétique bilingue investisse en Alsace d’autres quartiers que ceux qualifiés de « vielle ville ». En s’inscrivant dans des quartiers plus récents, le dialecte et le bilinguisme acquièrent de la sorte une touche de modernité, mais surtout de reconnaissance de leur présence somme toute naturelle en Alsace, de par leur qualité de composante intrinsèque de la double culture caractéristique de notre région. La signalétique bilingue constitue à ce titre l’un des principaux leviers de sauvegarde et de promotion d’une double culture, empreinte de bilinguisme, et toutes les régions ou pays qui ont une telle ambition (Bretagne, Pays de Galle, Sud-Tyrol etc.…) y ont très largement recours. Evelyne Schmitt-Troxler est parvenue à faire passer, avec la pugnacité qu’on lui connaît, ce message au sein de la municipalité socialiste. Il faut le souligner et le saluer.
Plus surprenant, une certaine polémique fut également alimentée par certains ténors de l’extrême droite mulhousienne, qui tout en se déclarant de farouches défenseurs de la langue et de la culture régionale, dénoncèrent l’incongruité, à les entendre, de mettre en place des plaques bilingues dans un quartier aujourd’hui…majoritairement peuplé d’étrangers et de français issus de l’immigration, notamment magrébine et turque.

Le bilinguisme, en Alsace, un formidable levier d’intégration.

Au-delà de ces soubresauts politiciens qui obéissent à leur propre logique, somme toute assez irrationnelle, la question de fonds demeure : qu’est ce qui plaide contre le principe de diffuser le bilinguisme, notamment dans la signalétique (mais également par la création de sites d’enseignement bilingue) dans des quartiers peu ou très peu peuplés « d’alsaciens de souche » ? Cela ne permet–il pas, au contraire, d’offrir aux « nouveaux alsaciens » de meilleures chances d’intégration dans un espace transfrontalier où cohabitent deux langues, le français et l’allemand ? En effet, le fait d’avoir quotidiennement du bilinguisme sous les yeux, notamment par le biais de plaques de rues bilingues, sensibilise petit à petit les habitants, quelle que soit leur origine, au caractère naturel de la présence des deux langues dans cette région et à l’opportunité voire la nécessité d’acquérir peu ou prou la connaissance de l’allemand.
Un ami exclusivement francophone –à l’origine- résidant à Brussel/Bruxelles, ville bénéficiant d’un réel statut bilingue (ce qui signifie qu’en dépit du fait que la ville soit francophone à 85 %, toute la signalétique y est bilingue), me déclarait récemment à cet égard, qu’à force d’avoir des noms de rues bilingues (français/flamand) sous les yeux, cela lui a permis d’acquérir des fondamentaux de la langue flamande et lui a donné envie de l’apprendre. Gageons qu’un phénomène analogue se développera en Alsace si la signalétique bilingue se développe et se généralise …
A cet égard, le bilinguisme peut donc constituer un formidable levier d’intégration et d’identification régionale, pour ces populations « immigrées »et/ou d’origine étrangère. Il est également remarquable et sympathique de constater qu’au marché (très cosmopolite) de Mulhouse, les marchands maghrébins baragouinent souvent an allemand avec … leur clientèle allemande ou suisse, voire même turque ou kurde (ou vice versa) établie en Allemagne ou en Suisse et qui fréquente avec assiduité ce marché mulhousien (appelé affectueusement : « der exotische Markt » par nos voisins. Quelque part, et c’est une évidence, l’épanouissement personnel et professionnel des habitants d’Alsace passe, dans notre espace transfrontalier, par la reconquête d’un bilinguisme réellement populaire, et non pas élitiste. Evelyne Schmitt-Troxlert estimait à cet égard que la langue et la culture régionale seront sauvés le jour où les populations récemment immigrées en Alsace inscriront naturellement leurs enfants dans les écoles bilingues… Acceptons en l’augure et la perspective et œuvrons en ce sens pour une Alsace ouverte, dynamique et réconciliée !

  Vivre l’Alsace

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